J'ai rencontré Bertrand Bracaval il y a bien longtemps pour la première fois. C'était je me souviens par une nuit de vent, dans le quartier du Bouffay. près de la Maison du Change, en cette ville de Nantes si mystérieuse encore.
J'étais avec Gaston Planet qui me le présenta. Par la suite, j'ai découvert sa peinture dans les musées et les ateliers. Je me souviens de grandes toiles - vastes et sombres - presque monochromes, et vibrantes et profondes malgré la douceur du montré-lissé. Peintures dont le point de référence - on le sentait - se situait dans un ailleurs indistinct.
Ce point mystérieux, il signifie que la peinture de Bracaval est toute entière dans son espace, limitée dans sa forme, infinie dans son projet : qui est de se donner à voir, et dans le même temps, de se garder entière pour la méditation.
Paul Louis Rossi.
© 1985 Catalogue Exposition Musée des Jacobins, MorlaixDans l'atelier de Bracaval, à Nantes, de grandes toiles noires et blanches qui évoquent à la fois un néant et une aurore, un balbutiement de ténèbres, un essaim de lumières lointaines et beaucoup de silence.
Celui qui trace des lignes et qui éparpille des taches ici ne s'intéresse pas à des « choses » dont on peut parler facilement. Il n'y a presque rien dans ces peintures - rien que de l'espace et du temps : temps pulvérisé, espace morcelé, espace-temps en mouvement.
On pense à une sorte de Pascal sauvage, que les espaces infinis fascineraient plutôt qu'ils ne l'effraieraient. Ou bien à un taoïste chinois plongé dans la méditation de « la vallée sombre ».
On sait (mais il y a loin entre savoir et ça-voir) que la moindre perception de couleur est une succession de vibrations électro-magnétiques, que la moindre perception tactile est la condensation d'une énorme quantité de phénomènes physiques. Bracaval nous rappelle à cette profusion première.
En nous offrant, tel un géomètre de l'abîme, quelques lignes parallèles, quelques triangles exacts, pour contenir un peu la prolifération, et pour donner quelques mesures, quelques rythmes à ce qui est, au fond, une multiplicité de nuances.
Kenneth WHITE
© 1990 Catalogue Hillhead Library, GlasgowBertrand Bracaval est né en 1948 à Nantes où très tôt il fit ses premières expositions. Il aurait pu suivre les cours de l'Ecole des Beaux-Arts mais le jeune artiste, épris de liberté, n'avait de leçon à recevoir de personne, sauf peut-être des grands maîtres américains de l'expressionnisme abstrait qu'il admirait sans réserve.
Au début des années soixante-dix Bracaval était reconnu dans le monde de l'art contemporain comme un adepte du grand format, de la couleur, du geste lyrique et généreux...
Bracaval est toujours resté fidèle à la peinture abstraite, apparemment sans sujet, et n'a jamais cessé d'enrichir et d'approfondir son travail. Vivre à la campagne lui permet de ne pas perdre le contact avec la nature, la lumière des paysages, les couleurs de la terre et du ciel... Loin des villes, le silence qu'il s'est imposé l'a peut-être privé d’opportunes rencontres mais sa pratique y a beaucoup gagné en densité. Son évolution ne surprend que ceux qui confondent renouvellement et nouveauté.
Sa quête le conduit vers des formes « premières » (triangles, carrés, rectangles...) qui lui servent à appréhender l'espace, répartir des surfaces, délimiter des zones…Il ne s’est pas pour autant converti à la géométrie. Dans l'organisation du champ pictural, chaque parcelle a sa matière et sa lumière mais aucune d’elles n'existe indépendamment des autres et l'artiste qui reste toujours maître des lieux veille à ce que le tableau ne soit jamais définitivement clos.
L’exercice de la gravure (bois, métal) est pour le peintre un prolongement nécessaire et continu de son engagement : interroger les « états » de l’œuvre, mettre les formes à l’épreuve …Et, parce qu’il sait que « le monde est fait pour aboutir à un beau livre », Bracaval partage son expérience avec des amis poètes et assure personnellement, en son propre atelier, tous les moments de la réalisation des ouvrages dont il entreprend l’édition (choix du papier, composition typographique, impression à la main). En ce domaine il fait indéniablement montre d’un exigeant savoir-faire mais refuse tout effet de virtuosité. Voilà pourquoi les livres produits depuis plus de trente ans par Le Pré Nian ne sont pas à proprement parler "précieux" mais tout simplement « rares ».
Vincent Rousseau
© 2012 - Catalogue de l'Expositiion Mallarmé2006, Huile sur toile, 64,5X50cm
© Gaël Le Boux