Nationalité : Française
Né à Tours en 1949
Mort à Paris en 1984
Elle demeure en secret dans la langue, son nom se confond avec celui de la langue. Encore qu'elle ne soit pas terrée dans le parler ni tapie à l'ombre des mots, c'est celle qu'elle découvre quelquefois, qu'elle laisse voir dans ses lieux-communs, ses expressions toutes faites, ses proverbes, celle qui court, insaisissable, d'un point à un autre de la langue, qui rebondit de métaphores en métaphores et dont la course ininterrompue détient le secret de tout énoncé.
Il y a une vérité fantôme, qui habite la langue, qui n'est ni tout à fait celle du mot d'esprit ni tout à fait celle de l'hypothèse, de l'assertion. Il y a dans la langue une vérité de chaque instant, une vérité qui dit silencieusement la marche du monde, la raison des conflits et même, qui dit silencieusement la source des passions, la nécessité des langues. Elle ne jaillit pas comme fait le mot d'esprit, joyeuse ou avec la cruauté d'un sarcasme, elle ne s'impose pas comme cet énoncé sûr de lui-même jusque dans le sous-entendu, elle court, laissant dans son sillage l'amertume de qui l'a vue passer et ne put la saisir. Parce qu'elle est incessamment toute vérité, parce qu'elle fait bien autre chose que nommer les objets ou les êtres, parce qu'elle connaît leur mouvement, leur avenir et même ce qu'ils pensent d'elle. Tout cela elle le sait. La langue le sait, d'un savoir qu'elle révèle parfois et qui disparaît, englouti par celui qui l'énonce dans l'abîme de sa propre disparition. Dans l'énigme en attente du lecteur qui saura reconnaître qu'elle est passée là, tout entière, et tout entière ignorée.
Est-elle écrite, un homme parvient-il à se démettre de toute hypothèse et de tout désir si ce n'est celui, peut-être, de se fuir dans la langue, parvient-il à rester suspendu sans se débattre ni chercher à reprendre pieds dans le flot ininterrompu de sa course, parvient-il à n'être lui-même que cette vague, la vérité qu'il perçoit tout entière se laisse dérober par lui (comme si, captivée par lui, elle ne pouvait plus rien opposer au désir de celui qui s'incline totalement devant elle) mais c'est pour le mettre aussitôt dans un face à face monstrueux avec ce qu'il voit auprès de sa main : la vérité, qui est là tout entière, disparaît aussi tout entière. Elle est là, elle continue d'être là, et pourtant elle a cessé d'être là. Non qu'elle serait ailleurs, ni qu'elle fut : elle est là, elle s'est laissée saisir, ravie qu'un désir la voulût si éperdument, elle est là tout à fait, elle repose écrite, mais c'est elle, et elle seule qui est là : il arrive à ce moment-là ce face à face en effet monstrueux où elle reste seule, à l'exclusion de tout autre, où elle fuit en elle-même si bien que celui qui n'eut pas l'illusion de la saisir mais à qui elle se confia, vraiment, amoureusement, eh bien celui-là voit devant lui qu'il n'y a plus personne : il voit devant lui qu'il n'y a plus personne pour voir, celui qui pourrait la lire a disparu.
Lui-même, qui est là, tout entier présent, lui-même à qui elle s'est donnée perçoit cette horreur infinie où lui-même disparaît ; où le lecteur en lui a disparu. Lui-même, qui conçut si violemment son désir qu'il n'eut aucun souci de partager avec un autre la langue qui s'offrait sans concession, sans pudeur, sans qu'elle fut voilée encore, lui-même n'est plus là pour lire ce qu'elle lui a laissé dérober dans leur union, pour lire le fruit de leur rencontre. Le tête à tête silencieux est là tout entier, noir sur blanc, et pourtant il n'est plus personne pour le voir, pas même lui qui ne fut pas le témoin mais l'époux de cette union.
Cette union fut totale, elle ne laissa rien à désirer davantage, rien à réclamer ni pour se plaindre, la vérité qui court de mots en mots est là tout entière, aussi totale qu'elle fut le temps de cette union, elle est là et il n'est plus personne qui la puisse voir ni saisir. S'est-elle effacée aussitôt apparue ? s'est-elle enfuie ne laissant de son passage qu'une apparence ? Non, elle est là, elle demeure là, mais si fidèle est cette présence à sa course incessante, si peu attentatoire à son mouvement, que nul ne peut plus la voir, qu'il n'est personne, vraiment personne, qui sache la voir la où cependant elle est, là où très évidemment elle demeure. Elle ne s'est pas retranchée à l'ombre d'elle-même, elle ne s'est pas rétractée dans les plis ni les ondoiements de a propre fugacité, elle est là, mais si visiblement offerte au regard, en somme qu'aucune conscience, aucun regard ne peuvent plus en sa présence ouvrir les yeux sur sa présence.
Et celui qui fut dans cette union son partenaire, celui qui le moment d'avant vit sous sa main le fruit de leur rencontre, il est encore là, il est présent dans son esprit comme dans sa chair, et cependant le lecteur en lui a disparu, il ne sait plus ni voir ni lire ce qui est là sous ses yeux. Comme si c'était en se dévoilant qu'elle se rendait invisible, ou plutôt comme si en se dénudant devant lui elle tuait le lecteur qui était en lui. Mais avec lui aussi, tous les lecteurs, chacun, qui ne pourrait la voir nue sans qu'elle ne disparût aussitôt à ses yeux. Sans qu'elle ne vînt répondre à son regard, à sa soif de lire et de comprendre, en atteignant en lui cette soif trop curieuse, trop intéressée à la possession pour qu'elle ne la punisse pas à coup sûr et mortellement.
Ou encore, comme si elle n'avait dû s'offrir à celui qui saurait la ravir sans prétendre rien partager ni communiquer qu'à la condition certaine qu'il fût le seul et qu'étant le seul il fût aussi le dernier. Comme si, s'offrant si totalement à la pureté d'un désir rarement conçu, elle n'acceptait d'elle-même cette union qu'à la condition qu'elle restât absolument sans témoin. Comme si, présageant qu'un lecteur viendrait, et son propre amant avant tout autre, regarder et ternir d'une curiosité vaine ce qui n'admettait pas de regard, elle devait à cause de cela tuer tout lecteur, tous les lecteurs jusqu'au dernier.
Sérigraphie de Jean-Luc Herman
Sérigraphie de Boulay
Sérigraphie de Bracaval
Sérigraphie de Frédéric Benrath pour le Cahier N° 5
© 1984 Catalogue Pré Nian 78/84